Q, par Alain Mingam
Castor & Pollux, 2009.


Jeune suédoise de dos, 1992 © Jean-Loup SIEFF

En terrain découvert

Avec la dix-septième lettre de l’alphabet, magnifique exception culturelle française, nul besoin de tourner autour du pot, même si rien n’interdit de prendre parfois des gants. Il faut dire que le Q allie naturellement l’euphonie et la forme. Qu’on le prononce à voix haute ou basse, la vision naît dans l’instant. C’est à coup sûr le plus foudroyant transfert qui puisse s’opérer de l’oreille à l’œil. Et sa graphie tout en galbe n’est pas pour peu dans le désir provoqué.

L’étrange veut que l’objet ainsi convoqué, pour être imaginaire, ne reste nullement abstrait, flou, ni sans fondement. Il apparaît d’intense réminiscence, qu’il ait été perçu en son incarnation vivante ou seulement représenté par quelque peintre, sculpteur, photographe ou cinéaste. À son sujet notre mémoire semble infinie alors que le motif joue à l’excès de la répétition. Où trouver autant de variations sur un thème aussi unique ? Où partir d’un tel galop à la suite de croupes si cousines et si irrémédiablement singulières.

Car le diable en l’occurrence a sans doute à souffler son mot ou à tout le moins à éclairer la scène, à suggérer la prise de vue, à faire chanter le grain de la peau. L’enfer de la morphologie est bel et bien pavé d’irrépressibles intentions. Et chaque cul, en majesté, en gloire, à la dérobée, à peine paré ou nu, s’affirme sans exemple, sans affligeante parenté, sans promesse déjà tenue. Avec celui-ci ou celui-là, pas de redite, pas de routine, pas de remise sur le métier.

Eustorg de Beaulieu, qui fut au seizième siècle selon ses biographes « assez noble et fort gueux », n’hésita pas à composer un blason sur cette partie du corps que la poésie laissait alors volontiers en retrait, car sa louenge est tout jour de saison, affirmait-il. S’attachant gaillardement à installer au premier plan ce que l’usage plaçait derrière, il réalisa, la rhétorique aidant, une opération quasi alchimique : le vil fut changé en aimable, le trivial rentra en grâce, un équilibre imprévu s’établit entre les inévitables fonctions naturelles et les pulsions prétendument contre-nature.

Mais le poète, prudence d’époque inquisitoriale oblige, ne poussa pas son intuition plus avant, ni n’usa de ce que révélait en fait sa subtile dialectique. On sait désormais que l’attrait, la fascination, voire le magnétisme exercés par cette contrée anatomique se jouent des repères, conjuguent l’harmonieux et le malséant, mêlent l’avilissant au suave et par là décuplent l’emprise de ce qui accède dans l’ordre du libidinal au rang de véritable morceau choisi. Surtout, l’anal congédie le banal, devient pôle d’aventure, siège de l’interdit biblique et de ce plaisir au goût de soufre et de feu qui fait choisir le chemin vers Sodome plutôt que celui de Compostelle.

En cela, on se doit d’avouer que la plus innocente chute de reins, que la plus allusive paire de fesses gardent un pouvoir intact de subversion. Aucun doute, l’envers est contre tout. Il n’a pas souci de perpétuer l’espèce, il ne cherche pas les honneurs, il éblouit par mégarde, il est insolent à son heure. Il peut être discret, effarouché, souverain, toujours en attente au bas d’un dessin, au coin d’une photographie, au bout d’un mouvement de caméra ou, comme ici, au pied de la lettre, dans ce livre qui le dévoile en ses plus belles épiphanies pour, fatalement, asseoir son culte.



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