Paul Éluard

J'ai un visage pour être aimé
Choix de poèmes 1914-1951

Poésie / Gallimard
2009

Préface

 

POUR DÉVÊTIR LA NUIT


Paul Éluard avait le goût des anthologies. Pas des recensions qui prétendent classer et juger une fois pour toutes. Avec lui, l’exploration s’apparentait à une succession de coups de cœur. Il se voulait défricheur, aiguilleur, médium, et toujours en alerte, préférant la ferveur, l’intuition, le plaisir, la fraternité, aux prudences des archivages convenus.

Quand il propose en 1947 sa lecture d’un siècle de poésie, de Chateaubriand à Reverdy, il donne à ce survol un titre aux accents de manifeste : Le meilleur choix de poèmes est celui que l’on fait pour soi. Et dans son préambule, il précise on ne peut plus clairement sa pensée : Les professeurs de poésie étant conçus mais à naître, je me méfie des anthologies objectives. On nous apprend ici à mourir plutôt qu’à vivre, à se cacher plutôt qu’à se révéler.

Même affirmation tonique, quatre années plus tard, avec la Première anthologie vivante de la poésie du passé qu’Éluard compose comme un hymne à ses frères humains qui, en dépit du temps écoulé, se rencontrent au présent dès qu’une main complice se tend et se saisit d’un de leurs recueils. Car pour l’auteur de La vie immédiate, c’est la vie triomphante qu’il importe d’accueillir et de célébrer, et c’est l’homme sans autre maître que son désir qui doit à la fois créer, rêver, promouvoir, enflammer cette poésie d’évasion et d’action, de douceur et d’alarme où l’imagination, comme la réalité, est de plus en plus vaste.

Choisissant chez ses devanciers les textes qu’il affectionne le plus, et dont il avoue qu’il aurait voulu passionnément les écrire, Éluard met en œuvre le credo qui, littéralement et dans tous les sens, lui colle à la peau, à l’esprit et à l’âme : je ne suis jamais heureux et fier que de ce que j’aime. Ajoutant avec superbe : Je ne m’aime pas, j’aime mes amours; je ne les impose pas, mais je les défends.

Après une telle profession de foi, qui oblige autant qu’elle bouleverse, comment aborder son propre parcours d’écriture ? Comment réaliser une anthologie personnelle qui préserve la liberté, la vivacité, la fougue ou l’ardeur liées aux circonstances, voire les caprices de la subjectivité sans oublier un instant que le projet n’a pour seule légitimité que de s’adresser aux autres ? À l’évidence, l’exercice n’est pas simple ni de tout repos. On peut même suggérer, en jouant sur le mot, qu’il ne va pas de soi.

Dans une formule célèbre, qu’il réservait à Flaubert, Sartre prétendait qu’on entre dans un mort comme dans un moulin. Un poète vivant peut-il user de pareille désinvolture avec la somme de ses livres ? Peut-il vagabonder à sa guise sans se perdre de vue ? Peut-il surtout se livrer sans infléchir ou redessiner les mouvements parfois contraires de son existence ?

Pour Paul Éluard, le dilemme n’était aucunement anecdotique, et le florilège assemblé en 1941, puis augmenté par deux fois en 1946 et 1951, témoignait d’une tension singulière entre les facteurs d’unité et les éléments perturbateurs. Ainsi le poème d’ouverture n’est-il pas sélectionné au hasard : il date de mars 1914, et par là respecte la chronologie, mais il n’a été publié que huit ans plus tard dans Répétitions, ce qui indique bien le souci d’une composition inédite, vouée d’emblée au thème majeur de l’amour, celui-ci célébré comme une fascination fatale, un espoir sans espoir, une défaite lumineuse, victorieuse cependant, une heureuse et cruelle nostalgie.

Au loin, geint une belle qui voudrait lutter
Et qui ne peut, couchée au pied de la colline.
Et que le ciel soit misérable ou transparent
On ne peut la voir sans l’aimer.

Déjà une voix identifiable entre toutes, une voix qui restitue la charge des mystères enfouis, des désirs funambules, des stupeurs aimantées : une voix de rêveur éveillé. Et sans doute en cet instant précis de l’histoire des idées, des sciences et des arts, le rêveur éveillé est-il le seul qui vaille, le seul qui accueille les révélations convulsives ou fabuleuses de l’inconscient sans renoncer aux reprises d’équilibre de la conscience.

Avec Éluard, le va et vient de l’instinct et de l’intelligence, du pulsionnel et du raisonné, a quelque chose d’électrique, de soudain, de très naturel également. Il possède ce don de devin, dans lequel Rimbaud voyait toute la singularité du poète, mais de ce don il n’entend pas faire un privilège, c’est pourquoi il n’use que de la langue commune, la langue de tous. Ce qui ne l’empêche nullement de dévoiler comme personne la magie simple de mots par ailleurs sans prestige.

Ainsi il écrit, peu avant la fin de l’effroyable première guerre mondiale, grande dévoreuse de destins, un poème qui ne sera publié qu’à la veille de la guerre 40, et qui, retrouvant désormais le temps de sa composition, marque la volonté constante de lutter pour vivre ici, fût-ce en de tragiques instants, voire en désespoir de cause :

Je fis un feu, l’azur m’ayant abandonné,
Un feu pour être son ami,
Un feu pour m’introduire dans la nuit d’hiver,
Un feu pour vivre mieux.

Et quelques mois plus tard, en juillet 1918 :

J’ai eu longtemps un visage inutile,
Mais maintenant
J’ai un visage pour être aimé
J’ai un visage pour être heureux.

Ce n’est pourtant pas un optimiste forcené qui parle. C’est un être de santé fragile, contraint dès l’adolescence à de longs séjours en sanatorium. Quelqu’un qui a conjugué plusieurs fièvres de signes opposés, qui s’est porté explicitement volontaire - en amour, en poésie ou à la guerre - pour échapper aux immobilités forcées, aller au devant de tous les inconnus, de tous les risques, et s’exposer.

Avec Gala, la jeune femme qui le subjugue, l’enchante ou le foudroie; avec ses poèmes qui brusquement le révèlent et lui offrent tant d’échappées et de vertiges ; avec l’ordre qu’il a instamment réclamé de rejoindre la ligne de front, Éluard s’est en quelque sorte jeté tous les défis à la fois. Il s’agit là d’un choix existentiel auquel il ne dérogera jamais, refusant de séparer ce qui ontologiquement le constitue.

Sitôt démobilisé, sitôt ³rendu à la vie civile² selon la formule consacrée, il se consacre justement au saccage des formules creuses qui, insidieusement, ont programmé les massacres. Il pressent une mobilisation qui va requérir d’autres armes, d’autres assauts, d’autres effractions. En fait, il lui suffit de se tenir au plus prés de l’élan qui le porte et l’emporte, qui lui ouvre à toute volée un présent chaotique, convulsif, contradictoire; un présent à prendre à bras le corps néanmoins; un présent plein de rencontres, de révoltes, de trouvailles, d’expérimentations exaltées.

C’est pourquoi il peut faire sienne, et durablement mettre en œuvre, une injonction du Manifeste Dada qu’il vient de découvrir, et qui exige de rétablir la roue féconde d’un cirque universel dans les puissances réelles et la fantaisie de chaque individu. Au sortir d’une hécatombe collective d’une ampleur jamais vue, le recours à la plus extrême liberté libre s’apparente à un réflexe de sauvegarde. Tous les territoires, ceux du champ social comme ceux, occultés, refoulés, dénoncés, de l’intime, sont à reconquérir, à recomposer à neuf, à déployer infiniment.

Viens vite, cours. Et ton corps va plus vite que tes pensées, et rien, entends-tu ? rien, ne peut te dépasser.

Il y a de l’allégresse et de l’effroi dans les écrits de ces années-là. L’absurde y tient parfois table ouverte, les images multiplient percussions et courts-circuits, mais la perte de sens demeure occasionnelle, mais l’égarement ne se réfugie guère dans le délire verbal. Éluard, avec cette ductilité qui n’appartient qu’à lui, réussit à participer pleinement, sans réticence ni réserve, aux activités les plus radicales et paroxystiques du mouvement Dada, tout en préservant ce qui l’identifie : un timbre, un tempo, une musique de mots qui ne forcent pas la note, qui ne disent pas le faux pour bafouer le vrai.

Après avoir rivalisé rendu grâces et dilapidé le trésor
Plus d’une lèvre rouge avec un point rouge
Et plus d’une jambe blanche avec un pied blanc
Où nous croyons-nous donc ?

La question est moins naïve qu’il y paraît. Et la poser ainsi, dépourvue de toute emphase, est assez provocateur alors que l’époque ne capte partout qu’invectives et anathèmes. La fin de l’aventure dadaïste, qui ressemble à une tumultueuse sortie de néant, voit des amitiés, des compagnonnages voler en éclats. S’interroger sur la part d’illusion et de forfanterie de tout cela ne semble pas hors de propos, et si une telle apostrophe n’a pas d’écho immédiat, elle témoigne au moins d’une parole aux aguets qui refuse les faux-semblants et les effets de manche.

Sans jouer au théoricien ni au donneur de leçon, Éluard ne renonce jamais à ces sursauts de lucidité qui font irruption ici ou là et réorientent un verset ou une strophe. Il sait l’impact du hasard, la surprise qui secoue le vieil ordonnancement des pensées, des images et des choses. Il mesure combien les songes abritent une vivifiante, une insondable démesure. Mais si l’excès ne lui fait pas peur, il récuse l’outrance; si le blasphème peut le séduire, il n’est pas coutumier de l’outrage.

Aux côtés de Breton, d’Aragon, de Soupault, il mène tous les combats surréalistes. Il est l’un de ceux qui y participent avec la plus absolue sincérité. Changer la vie et transformer le monde ne sont pas à ses yeux des slogans de papier qui sonnent haut et clair dans un manifeste, mais des incitations précises à s’affranchir des anciens carcans, tant dans la sphère des rapports sociaux, des modes de production et de répartition des richesses, que dans celle des mœurs et des mentalités.

Le pari s’inspire à égalité de Rimbaud et de Marx, sans oublier les tentatives de Charles Fourier ni les enseignements de Sigmund Freud. Par tempérament, Éluard ne peut être que sensible à cette quête de l’harmonie universelle, pour soi et avec les autres, tout en n’ignorant pas que les moyens pour y parvenir sont souvent violents physiquement et psychiquement périlleux. Être révolutionnaire en tous domaines et simultanément, apparaît comme l’une des gageures constitutives du Surréalisme, certainement la plus exigeante, certainement celle qui avive le plus de contradictions et de troubles. L’enjeu en effet n’est pas théorique pour celui qui place sur un seul et même plan insurrectionnel l’action politique, la création artistique, les relations amoureuses, voire les pratiques sexuelles. Et c’est le cas d’Éluard qui là encore s’engage éperduement au point d’ailleurs d’entrer en perdition.

1924 est une année de commotion, de désespoir, d’impossibilité à penser et à rêver plus avant. Une année où, pour des raisons peut-être moins mystiques que celles de Thérèse d’Avila, il est terrible de survivre et de Mourir de ne pas mourir. En choisissant ce titre pour un recueil qu’il annonce comme devant être le dernier, Éluard se croit à la veille de tout effacer, de s’en remettre au lâchez-tout qu’a superbement suggéré André Breton, sans personnellement suivre à la lettre sa flamboyante invite.

Èluard, lui, ne prévient personne et s’embarque à Marseille sur l’Antinous à destination de Tahiti. Pendant six mois, il erre dans le Pacifique, mémoire blanche, comme s’il se devait d’aborder au comble de la solitude. L’épreuve, qu’il ne détaillera pas et qui ne lui inspirera aucun texte, n’a pas abouti au suicide qu’il avait peut-être entrevu. Le retour, depuis Saigon, s’effectue en compagnie de Gala et de Max Ernst qui l’ont rejoint à sa demande. Apparemment, la parenthèse est close, mais pas le mal indécis qui l’avait enjoint d’écrire peu avant son départ : Il fait un triste temps, il fait une nuit noire / À ne pas mettre un aveugle dehors.

À quoi succède un autre intitulé sombre - Capitale de la douleur - qui transmue cependant l’art d’être malheureux en une fulgurante et ardente proclamation, comme si Éluard avait décidé de retrouver son bon génie poétique, et par là de relever le gant, de repartir coûte que coûte en laissant affleurer en lui et dans ses poèmes les vastes, les singuliers, les brusques, les profonds, les splendides, les déchirants mouvements du cœur, détectés et glorifiés alors par Breton.

De l’aube bâillonnée un seul cri veut jaillir,
Un soleil tournoyant ruisselle sous l’écorce,
Il ira se fixer sur tes paupières closes.
O douce, quand tu dors, la nuit se mêle au jour.

Il n’y a plus à fuir. L’évasion ne réclame plus de lointains extérieurs. Pour les vingt-cinq ans qui lui restent à vivre, et quelques soient les peines, les déchirements, les tragédies, Éluard ne remettra jamais en cause la souveraineté qu’il vient à nouveau de s’octroyer au nom de ce qui l’autorise à écrire : Je suis au cœur du temps et je cerne l’espace. Au nom de la poésie.

Tous les recueils qui désormais se succèdent participent d’une impulsion que les pires tourments ne parviendront pas à entraver ni à réduire. Un fil rouge ininterrompu, fluide incandescent, parcours qui ne récuse pas la grâce, relie les vers, les proses, les aphorismes, les entretiens improvisés. Sans négliger aucune détresse affective, aucun éblouissement charnel, aucune dispute idéologique, aucune infamie de l’Histoire, Éluard n’adapte pas son écriture, ne fausse pas sa voix.

Il capte et transmet, et l’intonation, les inflexions, la générosité accordée aux labiales et au chant des voyelles demeurent. Sa boussole garde invariablement l’amour au pôle magnétique, avec pour points cardinaux, la liberté, la loyauté, le refus de ce qui opprime et de ce qui avilit, la volonté d’agir.

En amour, il s’adresse à la femme aimée au présent, sans que disparaisse le souvenir des amours passées. La rencontre de Nusch en 1930, rencontre qu’il vit comme une fête, un festin de lumière et a bien des égards une seconde naissance, n’éteint pas la passion qui l’inféode encore à Gala pour quelques années. Certains poèmes disent l’une et l’autre, et d’autres Amoureuses aussi.

Elles ont les épaules hautes
Et l’air malin
Ou bien des mines qui déroutent
La confiance est dans la poitrine
À la hauteur où l’aube de leurs seins se lève
Pour dévêtir la nuit

Il n’y a pas une ombre d’hypocrisie chez Éluard. Ses sentiments, il ne les farde pas. Ses licences, il ne les réprime pas. Ses partis pris, il ne les assourdit pas. Sa traversée du Surréalisme jusqu’en 1939, en dépit d’innombrables polémiques, malentendus, exclusions et retrouvailles, apparaît étonnamment maîtrisée quand on considère l’apport essentiel qui fut le sien. Et il ne faudra rien moins que la montée du fascisme et l’approche de la seconde guerre mondiale pour qu’il abandonne un mouvement incapable à ses yeux de contrer, concrètement et par tous les moyens, l’essor d’une telle barbarie. En fait, il voit dans son adhésion en 1942 au parti communiste, alors illégal, le prolongement exact de ses engagements antérieurs.

Face à l’horreur et au meurtre légalisé, le poète n’a pas plus qu’un autre à se dérober. Si la poésie peut être une arme, c’est le moment d’en user. Éluard le sent et le sait, comme il sait quel piège peut saisir et dénaturer toute parole lancée dans la mêlée sous forme d’appel vengeur ou d’exhortation patriotique. En signant Poésie et vérité au plus fort de l’occupation, il prend à la fois ses risques d’homme et de créateur : il s’adresse à tous, réveille la rumeur commune qui de Villon à Verlaine hante la langue populaire, et parvient à offrir en partage un chant où tout en lui se reconnaît.

L’immense écho de Liberté, le poème-portail du recueil, l’oblige à passer dans la clandestinité. Ces vingt-et-un quatrains au refrain envoûtant, mais rythmés en vers impairs, transforme insensiblement la ritournelle en cheminement rebelle, comme si pour chaque lecteur ou chaque auditeur la colère faisait ses gammes, jusqu’au cri libérateur des trois syllabes finales. D’une franche efficacité, cette mécanique de précision réussit, par la seule vertu d’un phrasé transparent, à ne pas tourner au procédé.

Avec Éluard la controverse autour des poèmes dits de circonstances n’est guère pertinente tant il évite ou métamorphose les stéréotypes. Seuls les hommages (dont un pompeux Joseph Staline) et les textes frontalement militants se montrent laborieux. En général, même sur les thèmes mobilisateurs que l’époque impose, il trouve mieux qu’une parade rhétorique : il continue de surprendre, d’improviser au large, le regard aimanté.

Je suis né derrière une façade affreuse
J’ai mangé j’ai ri j’ai rêvé j’ai eu honte
J’ai vécu comme une ombre
Et pourtant j’ai su chanter le soleil
Le soleil entier qui respire
Dans chaque poitrine et dans tous les yeux
La goutte de candeur qui luit après les larmes.

L’expérience, humaine et inhumaine, des années où il fallait bien que la poésie prît le maquis, n’est pas de celle qui s’oublie. Et l’ancrage politique d’Éluard est sans flottement ni discussion possible : il se veut indéfectible-ment communiste; s’il a des états d’âme, il les tait.

Mais son écriture, elle, retrouve ses accents élégiaques, son lyrisme évanescent et sensuel. Dans Lingères légères, Le dur désir de durer, Une longue réflexion amoureuse comme dans Poésie ininterrompue, le poète désormais invité dans toute l’Europe, et partout honoré, privilégie son parler d’amant, de sourcier, de solitaire ébloui.

Rien ne peut déranger l’ordre de la lumière
Où je ne suis que moi-même
Et ce que j’aime

La mort brutale de Nusch, le 28 novembre 1946, le laisse au bord de la folie, hébété, privé de tout ce qui donnait sens aux paroles, aux actes, aux secrets de sa vie. Dans Le Temps déborde qu’il publie sept mois plus tard, il livre quelques uns des plus déchirants poèmes jamais composés en langue française, et cet unique alexandrin qui n’en finit pas de sonner le glas : Mon amour si léger prend le poids d’un supplice.

Éluard entreprend, sans trop savoir comment, une sorte de traversée du néant. Des amis l’escortent, le protègent du haut-mal qui ne peut être aboli, seulement rendu au cours naturel qui veut qu’il y ait de l’air, de la douceur, de la tendresse de ce côté-ci du destin. Et quand il rencontre fortuitement Dominique à Mexico, c’est la puissance de l’amour, de l’insondable, perpétuel, infracassable amour, qui devient l’ultime recours, l’ultime prodige.

Ce n’est pas que tout recommence. Tout se réinvente et bâtit un chemin qui n’a rien à renier. Éluard ne congédie aucun des jours anciens quand il note, recru de chagrins et de deuils : J’adorais l’amour comme à mes premiers jours. À près de cinquante-cinq ans, un tel aveu semble talismanique; non qu’une fée le sauve à nouveau du malheur, car c’est en lui que la chance a élu domicile. La chance envers et contre tout. La chance énigmatique qu’aucun désastre ne peut ruiner.

Tu es venue la solitude était vaincue
J’avais un guide sur la terre je savais
Me diriger je me savais démesuré
J’avançais je gagnais de l’espace et du temps

Aimer, avancer, gagner de l’espace et du temps, tous les poèmes rassemblés dans cette anthologie par l’auteur de Tout dire et de Donner à voir témoignent bien de perspectives sans limite constamment ressuscitées. En cela le plaisir est toujours devant eux qui sont toujours partant pour dévêtir la nuit.
À les relire aujourd’hui, on ne s’étonne même plus tant il y aurait à s’étonner de tant de strophes comme tombées d’un autre azur, d’un autre présent, d’un autre avenir, avec leur évidence d’explosante-fixe, leur pouvoir qui a fait du foudroiement une variante de l’affection.

C’est qu’avec Paul Éluard, le poème se découvre dans un mouvement pareil à celui de la mer dévoilant une plage, mais l’opération, et ce devrait être insensé, s’effectue à marée haute. Le flux submerge tandis qu’il se retire, et les étoiles qui scintillent sur le sable gardent un goût de ciel clair et de sel. L’obscur y est limpide. Le désespoir porte une rose entre les dents. La femme, et avec elle toutes les femmes, habite poétiquement le monde. Les mots font corps des deux côtés du miroir. Tout est à cœur ouvert, et c’est une blessure qui neige, fleurit ou regagne le soleil.


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