ORPHÉE STUDIO
Poésie d'aujourd'hui à voix haute

Présentation et choix d'André Velter
Poésie/Gallimard
1999

Claude Guerre

VERS UNE NOUVELLE ORALITÉ

La poésie s'est toujours inventé des lieux. Et pas seulement dans les livres. De temples en châteaux, de tréteaux en boudoirs, de théâtres en salons, guinguettes, cabarets, bistrots, préaux, stades, chapiteaux, roulottes, librairies, bibliothèques, elle a, selon les âges, vaticiné, charmé, séduit, forcé l'écoute, diverti, enflammé, mobilisé, enchanté les esprits et les cœurs.

Au milieu de ce siècle pourtant, en légitime état de commotion après le règne exterminateur de l'innommable, elle a, sinon perdu la voix, du moins remisé le souffle, assourdi ses éclats, détimbré ses mélodies, brimé ses modulations. Expiation, fascination d'un ciel sans espoir en forme de linceul, le recours, le réflexe, parfois la facilité, fut alors d'explorer la page blanche et de s'abandonner à un mutisme qui prétendait se parer des vertus du silence.

Retrouver le plaisir de dire, s'autoriser la jubilation d'un bouche-à-oreille public, accueillir l'énergie d'une parole neuve et, en conscience, vraie, voilà qui prit l'allure d'une sorte de reconquête. Car longtemps cette renaissance ne fut qu'écho lointain, rumeur venue d'Arabie, des Indes, des Amériques. Quelque chose comme le retour de la vie prodigue dans la poésie.

J'évoque ici la surprise et l'élan joyeux, libérateur, des premières lectures d'Adonis et d'Allen Ginsberg. J'évoque l'effraction récitative, faite de chair et de chant, d'un apatride d'expression française: Ghérasim Luca. J'évoque les soirs de Kaboul avec Sayd Bahodine Majrouh qui vocalisait ses épopées interdites. J'évoque les foules de Kairouan à l'assaut de la scène où Nizar Kabbani offrait ses poèmes.

C'est explicitement dans cette chambre d'échos que fut conçue Poésie sur Parole, l'émission quotidienne que j'animai à partir de 1987 sur l'antenne de France Culture, souhaitant qu'elle irrigue et irrite quelque peu l'ensemble du paysage poétique. Mais déjà, je rêvais d'un espace où conjuguer séance tenante textes et musiques, un espace où éprouver à nouveau la poésie en tant que ferment actif, irremplaçable, irréductible. D'où l'idée d'investir à date fixe une salle de théâtre, d'imaginer, autour d'une œuvre unique, des récitals uniques que seul un enregistrement radiophonique déroberait à l'éphémère.

Ce projet, amorcé ici ou là, notamment au musée de Cluny, à Toulouse, à Grenoble, fut concrétisé en octobre 1995, au théâtre du Rond-Point. L'argumentaire annonçait clairement la couleur : «Les Poétiques sont à la poésie ce que les Dramatiques sont au théâtre. Des mises en écoute plutôt que des mises en scène. Des polyphonies qui déclinent tous les modes d'une entreprise singulière. Chaque mois, c'est un poète tel qu'en lui-même, mais escorté, guidé, bousculé parfois, qui risque sa parole. Les Poétiques de France Culture se veulent -avec poèmes, chants, musiques et sons- des créations originales.»

En multipliant les rencontres, le but avoué était d'ouvrir le champ, de baliser au plus large, et même de couler les balises. Pour ce faire, le choix des invités devait bannir tout sectarisme, user de cet art du contre-pied qui, sur d'autres terrains, sait si bien mettre l'adversaire dans le vent. À lire les noms des auteurs qui se sont succédé sur la scène du Rond-Point, on peut concéder qu'un tel inventaire obéit surtout à un principe d'improbabilité, principe qui s'en tient, de l'un à l'autre, au plus grand écart possible.

C'est qu'il ne s'agit pas là d'un palmarès, mais d'une programmation, l'obsession n'étant pas d'établir une quelconque hiérarchie, mais de révéler l'extrême diversité des poètes contemporains, l'extrême richesse de leurs compositions, et d'offrir ainsi un voyage dans la poésie francophone d'aujourd'hui, avec pour visée affirmée la perception des signes et des résonances d'une oralité nouvelle.

Car il n'est pas question de favoriser la simple résurgence d'expressions passées, si attachantes, si glorieuses soient-elles. Les oracles, les chamanes, les troubadours, les rhétoriqueurs, les rhapsodes de cette fin de siècle ont à inventer des scansions inédites, des rythmes à contre-bruit, des alliages de mots et de sons capables de résister à l'avilissement systématique d'un langage livré aux normes de la publicité et des machineries médiatiques.

En ce domaine, à côté d'autres expériences menées ailleurs, l'aventure des Poétiques prend valeur de témoignage et de banc d'essai : pendant quatre années, devant des salles combles, la poésie s'est donnée à voix haute, sur tous les tons, tous les registres, en petite ou en grande formation, avec partitions musicales ou improvisations.

La publication de cet Orphée Studio qui, outre mes prologues et un choix représentatif de poèmes, rassemble tous les participants, y compris les comédiens, les musiciens, les bruiteurs, les choristes, a pour but de rendre visible, de rendre manifeste ce qui a existé au théâtre du Rond-Point et sur France Culture, et va inévitablement ressurgir ailleurs, croître désormais et décupler l'audience d'une poésie sans entrave, prête à tenir parole.

Quant au mot de la fin, paraphe de chaque générique, il désigne l'irremplaçable complice, celui qui a tendu le micro à Orphée et n'a pas craint de se retourner sur lui : Claude Guerre.


Bastingage par Jean-Luc Debattice & Philippe Leygnac


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