Pointé du doigt, Huang Shan, 1985.
© Marc Riboud
/ www.marcriboud.com

 

POUR MARC RIBOUD


Comme dans le tir à l’arc où la visée ne vient qu’après avoir fermé les yeux,
le coup d’œil du photographe requiert ce réflexe premier
pour peu qu’il fasse de sa pratique un nouvel art martial.

Il n’y a pas à tirer au hasard, à tout va,
le visible recèle aussi ce qui ne se voit pas
et l’instant se donne à l’instantané qui a pouvoir de dévoilement.

C’est là, en ce lieu, à cette heure qui ne dure qu’un millième de seconde,
que s’inscrivent soudain le geste, le regard, le sourire, l’effroi
d’un visage de femme, d’un frémissement d’homme épuisé, d’une trouée d’espace
arrachés au temps, sortis à jamais du bain du réel, et révélés.

Toute apparition ici garde les pieds sur terre,
les corps pèsent leur poids d’innocence, de fatigue, de fatuité et souvent de mystère,
ils jouent le jeu de ce qu’ils sont :
Churchill en viveur vorace,
Mao en poussah retors,
Tenzin Gyatso en sage adolescent,
Castro en tribun permanent,
Nehru et Chu En-lai en impeccables dignitaires...

Mais la tendresse est pour les inconnus qui dansent,
les filles qui tendent des fleurs aux fusils ou qui se marient dans les ruines,
les bateliers qui respirent bouche ouverte,
les passants qui luttent contre le mauvais sort, la poussière ou le vent,
pour tous ceux qui peuplent la vie des cinq continents
sans participer à un seul sommet planétaire, sans fomenter une seule conférence de presse
ni finir en timbre poste, en statue géante ou en enseigne d’aéroport.

Par les rues, les déserts, les océans, les jardins, les musées et les souks,
ils sont au contact de la violence et de la magie des choses,
ils sont seuls un jour de neige dans la Cité interdite,
seuls à rêver au bout d’une prairie,
seuls à porter des pagaies sur la plage,
seuls à courir dans le sens inverse du sens de l’Histoire,
seuls auprès d’un arbre immense, comme deux ombres sur les labours,
seuls à sortir de la jungle,
seuls, seuls, seuls, qu’ils soient un ou cent.

Et Marc Riboud est là en intercesseur affectueux, en timide facétieux qui jamais n’attente aux êtres,
qui jamais ne manque de douceur ni d’égard.
Artiste de la fraternité active, il a des approches de vagabond, d’arpenteur, de funambule,
pas d’entomologiste, pas d’ethnologue, pas d’enquêteur.
Ses photos ne sont pas des pièces à conviction, le procès de l’humanité n’a qu’à se faire ailleurs.
Avec lui tous les hommes sont des grands de ce monde, ou des rêveurs, ou des sages qui s’ignorent.

Par l’esprit, l’élégance naturelle et le bonheur d’accueillir l’impermanence,
Marc Riboud ressemble à cet anonyme qui sourit à la brume
le doigt levé et confiant
dans la beauté promise,
la lumière qui se lève
et l’instant apparu qui ne reviendra pas.

 


Autoportrait, Touraine, 2008.
© Marc Riboud
/ www.marcriboud.com

Marc Riboud, Les Tibétains.
Marc Riboud, Choses vues.


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