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Il n’y avait pas
de pays plus mystérieux au monde.
Il n’y avait pas d’altitude, de lumière, d’inconnu
plus espérés sur terre.
Deux syllabes suffisaient à aimanter les cœurs. Pour beaucoup
c’était, sans ironie aucune, Tibet or not Tibet, comme si
un sens caché ou une révélation à naître
avaient pris refuge du côté de Lhassa.
Aventuriers, explorateurs, missionnaires, érudits, poètes,
rêveurs, pèlerins de l’impossible ou baroudeurs à
la fibre mystique, tous logeaient en ces lointains un lieu prédestiné.
Car une contrée si haute et aussi retranchée se devait,
à tout le moins, d’élever l’esprit, le souffle
et l’âme en plus du corps.
Mais le mystère, un jour ou l’autre, un siècle ou
l’autre, est victime de ses attraits. À trop se protéger
des vagabonds, à trop attiser le désir des scientifiques,
à trop exaspérer les chasseurs d’absolu, on suscite
des vocations indomptables, et il est des voyageurs, des émissaires,
des arpenteurs, des géographes, des clandestins qui finissent par
forcer les frontières, avant de revenir fiers et loquaces, pressés
de conter leurs exploits, de livrer leurs impressions, de détailler
leurs découvertes.
De proche en proche, le voile se lève. Un pays apparaît qui
ressemble et ne ressemble pas aux prévisions, qui répond
et ne répond pas aux attentes. Il est alors hasardeux de faire
brusquement le point. Il faut reprendre ses songes, ses fantasmagories,
ses extases à zéro. Autant dire qu’une fois sur le
terrain, même en ayant lu tous les livres et visionné tous
les films, il n’est pas vain d’aller innocemment et lucidement
au devant d’une réalité à décrypter
les yeux ouverts.
Marc Riboud a cette approche, ce double mouvement de saisie et de don.
Ses photos, instant après instant, restituent un espace et un temps.
Le Tibet des années 80 est là, non pas comme une suite d’images
fixes qui laisseraient à distance les saccages de l’histoire
et les sursauts toniques de la vie, mais comme un cheminement en cours.
Réalisées sans ambiguïté au présent,
en quelques semaines, toutes les prises de vue ont ici valeur de témoignages
actifs. Elles s’affranchissent d’une durée trop brève
et d’un cadre trop étroit. Leur profondeur de champ n’est
pas qu’une question d’optique. Elles désignent et incitent
à élargir la vision. Ces hommes, ces femmes, leurs visages,
leurs gestes, la poussière de leurs routes, les feux de leurs campements,
le poids de leurs légendes, le miroir troublé de leurs destins,
comment cela s’est-il trouvé en ce Haut-Pays ?
Qu’y a-t-il en effet de si singulier, d’unique, d’irremplaçable
dans ce qui perdure en dépit de tout aux environs de Shigatsé,
du Mont Kailash ou des rives du Koukonor ? Sans porter sur le Pays des
Neiges un regard de dévot, on perçoit cependant, comme Marc
Riboud au premier coup d’œil, que cette gigantesque contrée
ne s’apparente à aucune autre. Soumise depuis plus de cinquante
ans à une colonisation féroce, elle résiste aux tentatives
d’assimilation, aux entreprises d’extermination comme à
la récente et insidieuse politique de submersion ethnique.
Quelques millions de Tibétains défient, sans arme et sans
véritable soutien international, la nation la plus peuplée
et désormais la plus industrieuse de la planète. Leur défi
tient d’ailleurs à peu de choses et reste incompréhensible
à ceux qui les régentent : ils continuent d’exister,
ils s’acharnent à être les héritiers d’une
autre histoire, d’une autre tradition, d’un autre art de penser,
de vivre et de mourir. À l’évidence, ils sont toujours
et encore Tibétains et n’entendent pas devenir Chinois.
Cette identité irréductible obéit d’abord à
la nature du sol et à la topographie des lieux. Ceux qui ont pris
pied dans une telle immensité, qu’ils y aient été
conduits par transhumances successives ou par exodes obligés, ont
dû s’accorder à ces terres extrêmes et s’inventer
des coutumes, des croyances, des rites capables de conjurer les peurs,
de maîtriser les parages, d’harmoniser les jours et les heures.
L’épopée de Guésar de Ling, qui forme la mémoire
héroïque des Tibétains, rapporte sur un mode péremptoire
et glorieux le dialogue décisif où se prend le pari insensé
de choisir pour royaume une sorte de désert sans fin. Car Guésar,
en son jeune âge, s’est retrouvé exilé loin
de tout, avec sa mère.
« C’était une région absolument inhabitée,
seuls des troupes d’onagres et quelques ours la parcouraient. En
se voyant perdue avec son jeune fils parmi ces solitudes, la pauvre femme
ne put retenir ses larmes : - Nous ne pouvons rester ici, dit-elle à
son fils. Tâchons de nous diriger soit vers la Chine, soit vers
l’Inde. Si nous pouvons atteindre des villages, nous y trouverons
de quoi manger. L’enfant répliqua : - Ce pays est celui des
dieux. Nous y vivrons heureux. »
Il n’est pas sûr que ce ton sans réplique ait été
adopté d’emblée par les premiers arrivants, mais l’altitude
aidant, et la proximité du ciel, n’ont pu que les convaincre
d’un environnement hors norme, tant un territoire si rétif
à l’implantation humaine se devait d’être le
séjour de présences plus qu’humaines, parfois bénéfiques,
parfois maléfiques, souvent incertaines, avec qui il allait falloir
coexister, ou négocier, ou ruser.
La lamentation de la mère de Guésar désigne deux
replis possibles pour échapper aux rigueurs de ce déprimant
no man’s land : la Chine et l’Inde. Le survol rapide d’une
carte de l’Asie privilégie la première destination
tant l’Himalaya semble interdire le passage à l’ouest.
Il n’en est rien pourtant, la plus haute montagne du globe présentant
une particularité sans autre exemple : sa ligne de crête
ne correspond pas à la ligne de partage des eaux. Les fleuves et
les rivières dont la source se trouve autour du Mont Kailash entaillent
en plusieurs points la formidable muraille, favorisant par là,
depuis la plaine du Gange, l’accès au plateau tibétain.
C’est précisément ce caprice géologique qui
a permis les échanges entre le Tibet, le Népal et l’Inde.
Échanges commerciaux doublés d’influences culturelles,
religieuses et même linguistiques puisqu’un alphabet dérivé
du sanskrit a donné corps à la langue du Pays des Neiges.
De tels liens, essentiels dès l’émergence d’un
pouvoir central à Lhassa, ont durablement placé le Haut-Pays
au contact de la civilisation indienne.
En cela le règne de Songtsen Gampo, de 617 à 650, a illustré
et préfiguré les relations à venir du Tibet avec
ses deux grands voisins. Du côté de la Chine, négoce,
conflits armés, alliances de circonstance; du côté
de l’Inde, négoce, apports intellectuels, connivences spirituelles.
À cette époque, le Tibet est à l’apogée
de sa puissance militaire, la Chine lui paye tribut, mais c’est
alors qu’il se tourne vers l’Inde pour accomplir sa stupéfiante
révolution éthique, philosophique et mystique.
L’irruption du bouddhisme sur le Toit du Monde a été
le fait du prince et a d’abord suscité plus d’hostilité
que d’adhésion spontanée. La doctrine propagée
jadis depuis Sarnath par Sâkyamuni ne s’est diffusée
que très progressivement et la chronique de la mise en œuvre
des enseignements bouddhiques au Tibet n’a vraiment rien d’une
fable édifiante. À climat rude, acclimatation violente.
À région périlleuse, rituels intenses. Mais prodige
au bout du compte d’un ancrage profond, indéracinable, sur
un terrain d’une persistante âpreté.
Qu’un peuple de bergers, de paysans, de caravaniers, de nomades
habitués à une nature si intraitable se rallie à
une loi qui transmue la discorde en bonté, la brutalité
en compassion, l’avidité en désintéressement
ne laisse pas de fasciner. Comment un tel message a-t-il pu s’imposer
et participer si radicalement au bouleversement des mentalités
?
Une telle interrogation a maintes fois troublé les étrangers
qui, partageant le quotidien des Tibétains, ne s’expliquent
pas cette apparente contradiction d’une communauté accueillante,
enjouée, grandement insouciante, tandis qu’elle tire ses
ressources de terres avares, de maigres pâturages, d’allées
et venues épuisantes, interminables et risquées.
Les photos de Marc Riboud conjuguent cette étonnante aménité
des êtres et l’impressionnante austérité des
choses, sans qu’apparaissent de discordance ni d’incompatibilité.
On imagine qu’une alliance s’est insensiblement nouée,
qu’une osmose s’est établie qui mêle tout ensemble
les visages, les parures, les paysages, les édifices, les reliquaires
et, plus secrètement, les idées et les dogmes.
Mais de pareils effets ne vont pas sans causes principales, et celles-ci
ne s’entrevoient qu’après quelques détours dans
l’histoire tibétaine qui se confond presque entièrement
avec la prédication, puis l’emprise de moins en moins contrariée
du bouddhisme.
Établir une spiritualité aussi bienveillante sur une aire
aussi tourmentée n’était pas du ressort de moines
ou de théologiens ordinaires. D’autant qu’une opposition
résolue, regroupant les prêtres bön de la religion primitive
et les grands féodaux privés en partie de leurs prérogatives
par le pouvoir royal, s’était déclarée aux
premiers signes de conversion de Songtsen Gampo.
Tant que la foi nouvelle ne dépassa pas l’enceinte de la
capitale, le conflit resta circonscrit et limité aux disputes abstraites,
mais il devint sanglant sitôt que les préceptes rencontrèrent
un écho dans le pays. Persuadé que l’agilité
doctrinale seule ne pouvait rallier des personnages encore frustres et
qui, pour la plupart, défendaient leur rang et leurs intérêts,
le roi Trisong Detsen, l’arrière petit-fils de Songtsen Gampo,
fit appel à une personnalité capable de subjuguer ses ennemis,
de les contraindre, de les dompter, y compris sur le terrain proprement
chamanique où ils excellaient, multipliant exorcismes et oracles.
L’arrivée à Lhassa du puissant sage indien Padmasambhava,
à la fois grand érudit et grand magicien, marque l’éveil
du bouddhisme au Pays des neiges. Sa réussite tient à la
méthode prosélyte qu’il sut inventer, façonner
même en tenant compte des conditions sociales, religieuses et mentales
de l’univers qui l’accueillait. Son génie fut d’allier
un savoir-faire suprême à une idée simple : ici, en
zone excessive, la voie du Milieu ne pouvait répudier tous les
excès. Loin de condamner les croyances attachées aux cimes,
aux glaciers, aux lacs, aux déserts d’herbe, aux rivières,
loin de repousser les déités locales et les pratiques divinatoires
qui dépendaient d’elles, Padmasambhava entreprit de les accueillir
pour mieux les canaliser, les enrôler, les mettre au service de
la Doctrine.
Mais pour réaliser un rapt de cette envergure, et priver les bön
de leur panthéon, il lui fallait faire la preuve de pouvoirs occultes
supérieurs. Mieux que ses adversaires, il devait rassurer les Tibétains
sur sa capacité à prendre le contrôle de l’invisible,
à mater les fantômes, spectres et autres émanations
malfaisantes. Les légendes ne se lassent pas de décrire
les luttes épiques du Maître contre les cohortes infernales
qui, sans doute, hantaient plus les têtes que les lieux.
On dit qu’il convoqua tous les démons indociles, rebelles
à la Loi, qu’il toucha l’âme de quelques uns
et brisa les récalcitrants en les terrifiant. Plus prosaïque,
le processus historique note cette inversion des signes qui, dans les
faits, fonda la variante tibétaine du bouddhisme. Car Padmasambhava,
avec son fougueux pragmatisme, n’a pas craint d’user d’une
imagerie populaire fortement teintée de superstition pour promouvoir
un mode de pensée qui se défie des représentations
illusoires et n’exhorte qu’à la pacification de l’esprit,
à la concentration, au recueillement, à la méditation.
Son œuvre, qu’il couronna en édifiant à Samyé
le premier grand monastère du Tibet, a non seulement donné
une impulsion, non seulement défini une voie originale : elle est
restée emblématique, garante à part égale
d’une quête spirituelle exigeante et d’une gestuelle
sans retenue. Les adeptes qui se prosternent des jours durant, les pèlerins
qui mesurent le chemin avec leur propre corps, les villageois qui actionnent
des moulins à prières, les nomades qui édifient des
cairns protecteurs ornés de branchages, de cornes de bouquetins,
de têtes de béliers, de touffes de laine, appartiennent au
même univers que les docteurs en philosophie bouddhique ou que les
ascètes retirés loin de tout et de tous.
Mais avant qu’une telle unité des contraires ne trouve son
équilibre et son harmonie, il y eut des siècles d’affrontements,
d’exactions et de meurtres. Le Dict de Padma, la geste majestueuse
transcrite et retranscrite au cours des temps à la gloire du «
Précieux Guru », s’attarde sur ces carnages, en transmet
les récits hallucinés. Impossible de ne pas percevoir les
échos de tueries contemporaines, dans ces prédictions atroces
et sages qui jugent des pires ravages à l’aune de l’impermanence.
Le Maître resta
silencieux un instant.
Alors : « Seigneur roi, écoute ! dit-il.
Dans ce monastère que tu élevas
plusieurs viendront en tenir les ruines.
(...)
Seront les aînés mis à mort, les cadets exilés,
la Loi abolie,
les religieux massacrés, bannis ou jetés en esclavage.
Les couvents s’empliront de chair, de sang et d’entrailles
rouges.
Des peaux et des viscères pendront aux mains des dieux. »
Accablante prophétie
qui, il y a treize siècles, avait minutieusement décrit
l’état des monastères saccagés, pillés,
profanés et, pour certains d’entre eux, transformés
en abattoirs ou en boucheries par les communistes chinois à la
fin des années 50, puis au cours de la révolution dite culturelle
de 1966. Hâtivement, on pourrait en conclure que l’Histoire
se répète, avec sa litanie d’ignominies et de désastres,
mais en l’occurrence, il ne s’agit pas du tout de la même
Histoire.
Le Dict de Padma fait référence aux luttes que se livrèrent
les clans tibétains et leurs affidés bön ou bouddhistes.
Dans le développement d’un état féodal, de
tels épisodes, si horribles soient-ils, n’ont rien d’exceptionnels.
L’exception, à Lhassa, ne tient pas aux moyens de conquête
du pouvoir mais aux très singulières mutations d’un
pouvoir qui soudain va changer de nature.
La mise en place de la lignée théocratique des Dalaï
Lama à partir du XVIème siècle consacre un système
politico-religieux absolument inédit, la souveraineté se
transmettant par réincarnations successives suivant un procédé
de désignation déjà en usage dans les principales
écoles bouddhiques. Au sein d’une collectivité rigoureusement
hiérarchisée, ce recours aléatoire introduit un élément
de mobilité sociale sinon un peu de fantaisie.
Par la grâce d’une heureuse reconnaissance, une famille démunie,
ruinée, méprisée, accède d’un instant
à l’autre aux plus grands honneurs, car il n’est pas
rare qu’une espèce d’anarchisme transcendantal intervienne,
s’ingéniant à faire renaître un dignitaire illustre
chez des gens de peu. Et, autre anomalie réjouissante, la remise
cyclique de pouvoirs inouïs entre des mains d’enfants ne manque
pas de favoriser l’écoute de la spontanéité,
de l’irrationnel, voire du miraculeux.
Cependant, ce mode hasardeux de sélection, bien que codifié,
n’échappe ni aux intrigues ni aux manipulations des puissants
et ne suffit pas à contrecarrer l’immobilisme, la sclérose,
l’injustice foncière de la société. Au point
qu’une contestation, certes épisodique et encore limitée
à quelques fortes personnalités, commence à s’exprimer
au milieu du XXème siècle, et à exiger la réforme
ou la fin du régime théocratique.
L’intervention militaire chinoise qui, sous couvert d’idéologie,
s’apparente à une invasion de type colonial, ruine d’un
coup l’espoir au long cours des opposants. Toute évolution
ou révolution menée par des Tibétains sur leur propre
terre devient dès lors impossible. Ceux qui revendiquaient une
plus grande liberté de penser et d’agir, un plus juste partage
des responsabilités et des richesses, une ouverture sur le vaste
monde sont littéralement piégés. Le choix n’est
plus pour eux qu’entre la collaboration servile avec l’occupant
ou la défense du pays aux côtés des autorités
traditionnelles. C’est en cela précisément que l’Histoire
ne s’est pas répétée sur le Toit du Monde au
tournant des années 50.
Non seulement les provinces de l’Amdo et du Kham ont été
rattachées aux régions chinoises du Qinghai et du Sichuan,
mais l’entité restante, baptisée « Région
autonome du Tibet », a subi une occupation brutale et, sous bien
des aspects, criminelle. La tentative de sinisation forcée s’est
en effet développée en suivant les étapes d’un
ethnocide programmé. C’est l’identité tibétaine
qui était visée par les agressions de toutes sortes des
lieux sacralisés et par l’avilissement méthodique
des individus. Pourtant, les destructions massives, les déportations,
les tortures ne sont pas venues à bout du sentiment d’appartenance
qui reliait les habitants du Haut-Pays à un destin commun.
Quand Marc Riboud parcourt le pays de Guésar, de Padmasambhava,
de Milarépa, de Tenzing Gyatso, le quatorzième Dalaï
Lama, c’est cette fidélité inentamée qui transparaît
dans les images qu’il réalise. L’époque n’est
plus à la répression aveugle et pas encore au déferlement
par millions de civils chinois. La suite de ses photos compose, délicatement
et hors de tout pathos, le portrait sensible d’un peuple. Portrait
pris et offert en ce moment indécis, alerté, fragile de
l’Histoire, en ce suspens d’après la grande terreur,
d’avant la grande invasion. Portrait aux cent portraits, avec rues,
sentiers, paysages, bivouacs, horizons, mais toujours d’aimantation
proche, d’humanité respectée, de vie recueillie, dévoilée,
célébrée.
Grâce à Marc Riboud, à son magnétisme bienveillant,
à ses intuitions instantanées, les Tibétains passent
au premier plan de ce livre. Pour une fois, ils prennent le pas sur le
Tibet.
André Velter
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