Le Haut-Pays
poème
Gallimard
1995

D'un regard mesure le vide
Accomplis ton œuvre et restes-en détaché
Choisis la flèche invisible d'éternité en absolu
L'évasion où vient éclore la grande aube qui n'est
La cible d'aucun retour.

 

Avec des pas d'arpenteur
Avec des lunettes d'astronome
Avec des insomnies d'alchimiste
Avec des bottes d'explorateur
Avec une seule mesure d'homme
S'étourdir de démesure
Vaincre à l'infinitif

Ladakh, col à 5300 mètres, sur la route de Manali à Leh, été 1991
© Marie-José Lamothe

De très loin monte l'oubli, de très loin ce qui parle d'or pur, de foudre, de diamant. Être et ne pas être, il n'y a pas de question. Le destin passe pour un rêve d'étoile, la mort pour un changement de cap au jeu des éléments. Le monde a de la chair enfin, du souffle, un bestiaire et des cris. À la fois plus de sang et de sens, une complicité matérielle qui allie l'air et l'éther, l'eau, la terre, le feu. Alors le ciel libère l'autre couleur du voyage, comme si le silence, l'absence, l'altitude entraient dans le champ de la vision.

L'Himalaya n'appartient pas au commun du chaos. Surgi de l'au-delà de l'ombre, ultime ivresse du magma, il aspire à la transparence, dans l'exaltation du soleil et des glaces. Sa lumière crée l'infini, sa pureté terrifie ou transfigure, il mêle l'obsession inhumaine du désert et le défi des plénitudes. Il est mystère, miracle, miroir. Il est, plus fortement que l'éternité.

En ce séjour des neiges, l'harmonie rejoint la réalité portée à blanc. Sacrilège semble la vie, tout mouvement venu de l'éphémère. À la rigueur imagine-t-on un aigle, et seulement quand il plane. Les autres relèvent de l'impossible, des marges d'erreur qui improvisent : les autres, les hommes, les autres hommes.

Ce sont gens de hautes terres et de haut mutisme, gens de rocs, de rapides et de vents, gens d'horizons limpides, de nuits où s'éveiller, ce sont gens de vallées ocres, de pentes bleues, d'étendues vacillantes, ce sont ceux du Ladakh, Zanskar, Lahaul, Spiti, Khumbu, Sikkim, Bhoutan, ceux du Tibet, ceux des marches de Mongolie. Hors la loi habituelle des pesanteurs, ils peuplent ce qui ne devrait être que hanté, sillonnent cette part d'inaccessible où la nature se hausse jusqu'à l'imaginaire. Et ils ne sont pas tant sur cette immensité.

D'eux j'ai reçu le pain du vide, aliment des nerfs et du cœur. Aussi la soif qui désaltère. Et la vue qui efface le temps.

Ici, ravin, ermitage ou village, le premier oracle est un double, le premier cavalier un frère, le premier yak une autre folie : une incarnation au sang lourd qui vit avec panache sa destinée d'être mythologique.

Ici l'on ne décuple jamais trop ses bras pour éteindre l'univers, avant de douter et de rire d'une émotion si vaste.

Ici l'on passe d'une absence à une autre. Chaque étape est une île sur l'océan de la terre. Chaque soir s'éclaire d'un chant d'argile sèche.

Ici l'altitude n'est pas hautaine, elle a l'élévation naturelle, naïve, éblouie. Un rien l'illumine, elle connaît le silence, l'aile brisée de la nuit, le jour incendié. Le vertige ne l'impressionne pas. Elle en a fini des conseils de prudence, de l'imprudence revendiquée aussi : elle tombe à pic, sans plus. Elle aime l'évidence du vent et la voix de la voie.


LE HAUT-PAYS

suivi de LA TRAVERSÉE DU TSANGPO

Édition revue et augmentée
2007