LE CENTAURE ET L’ANIMAL


Bartabas & Soutine © Nabil Boutros

Dans les rêves de tout cavalier apparaît un centaure. Dans les hantises secrètes de chaque homme surgit un animal. L’alchimie du vivant, en plus du hasard et de la nécessité, en appelle à l’instinct et à l’imaginaire pour très précisément tenter l’impossible et créer hors du champ clos de la Création. Il s’agit là d’un désir de démiurge qui n’entend pas se contenter d’une fiction ni d’une fable, mais bel et bien éprouver, expérimenter, excéder, inventer un surcroît de présence et d’alarme, d’inclémence, de splendeur. La nouvelle aventure de Bartabas emprunte cette voie funambule, abrupte, inexplorée. Avec Ko Murobushi, adepte prodigieux d’une variante résolument kamikaze du butô japonais, il s’affranchit des codes du spectacle équestre et engage un cérémonial en clair-obscur qui tient autant de la confrontation que de l’exhortation à être. Car l’accord n’est pas donné, car le dialogue n’est pas complice, même s’il existe une partition de musiques et de mots qui rythme, souligne, égare et interfère. Ce qui se joue ainsi ne s’apparente pas à un jeu, ou alors à ce Grand Jeu qui mobilisait jadis des arpenteurs d’inconnu aux lisières du monde. Ici les rives sont de lumière et d’ombre. Le visible alors ne va pas sans aveuglement, et l’invisible parfois engendre des visions. Il faut abandonner les repères de l’espace et du temps pour aborder à cette zone incertaine qui n’accueille que les esprits vagabonds et les âmes sans repos. Le voyage entrecroise plusieurs lignes d’horizon qui n’ont souci que d’errance inédite, tandis que la halte, l’arrivée, le refuge s’éloignent à mesure. Et le danseur marque son territoire comme une araire le sol. Et la chrysalide qui enveloppe encore écuyer et cheval cherche le vacillement où dévoiler soudain la plus noble chimère. De l’un à l’autre, une épreuve en partage, une sorte d’enfantement. De l’un à l’autre, une obsession inverse. De l’un à l’autre, un combat, un arrachement, un mirage, un infini à débourber. Ko Murobushi, après avoir rectifié d’un trait d’ironie la loi de l’évolution en suggérant que l’homme descendait du piano plutôt que du singe, s’attaque intensément à lui-même. De ses muscles, de ses tendons, de ses articulations, il extrait les ancêtres oubliés à profil d’iguane, à dos de scarabée, à pattes de loup-cervier. Par reptations et sursauts successifs, il ravive toute sa mémoire fossile, retrouve le peuple de ses vertèbres, la cohue de ses nerfs, la faune de ses épaules, la cohorte de son sang, le bestiaire de son ventre. Et quand il fracasse, avec quelle fureur, sa tête contre un miroir ondulant et sonore, c’est pour signifier combien la révolte de la chair est une pure, une totale commotion. Ayant réinvesti la tanière des origines, il s’est chargé du legs féroce qui murmure sous la peau, qui crie au creux des os, qui hante le fond des yeux. En cela son parcours, si physique, si violent, quasi sacrificiel, répond aux injonctions, blasphèmes et maléfices du texte de Lautréamont distinctement scandés par Jean-Luc Debattice. Cette profération d’un langage intelligible, Bartabas l’a choisie afin de poursuivre sa quête du « verbe à cheval » que le poète russe Mandelstam appelait de ses vœux. Après les poèmes de Victor Segalen qu’il avait enregistrés pour la création d’Entr’aperçu au Théâtre du Châtelet, c’est l’écoute ramifiée, proliférante, toxique des Chants de Maldoror qu’il impose désormais. Une telle œuvre, « la plus radicale de la littérature occidentale », révèlent en effet un enchaînement de résonances cruelles, bouffonnes ou inconvenantes avec les mutations de l’Animal à forme humaine qui tient l’avant scène, comme avec les avatars du Centaure qui insensiblement a quitté le fond indistinct des fantasmes et des songes. En plus des séquences musicales de Jean Schwarz, d’inspiration tellurique et charnelle, la langue neuve de Lautréamont opère sans ménagement. Chez lui, « le mot trouve l’action dans une poésie d’impulsion animale », poésie active qui traite d’égal à égal avec l’irruption hors cadre d’un geste irrépressible, archaïque, sauvage. Sur un registre comparable mais beaucoup plus concret, tout le défi de Bartabas est d’incarner ce qui jusqu’alors n’avait pas pris corps, ce qui migrait d’illusion en légende et n’appartenait qu’au champ des métaphores. Avec Horizonte, Soutine, Pollock et Le Tintoret, ses alliés essentiels, substantiels, fusionnels, il forge une unité double, il sculpte un couple qui bat la cendrée pour un, qui piaffe à l’unisson, qui s’immobilise en bloc. Loin des galops furieux, l’hybride a la fibre méditative, le demi-tour aérien, le suspens intériorisé. Son existence exige des transferts incessants, un va-et-vient de puissance, de conscience, de stupeur. On sent que rien n’est acquis, mais ce n’est pas l’oubli. Il y a cette masse pesante qui force le séjour des dieux, avec des jambes, des bras, des ailes et une arrière-main souveraine. Il y a cet assemblage insensé qui, voué à l’harmonie, à la beauté, n’attente nullement à la nature, et va jusqu’à faire figure d’évidence mythologique. On assiste fasciné à la résurgence de l’ère des métamorphoses qui changent l’ordre des choses, des bêtes, des créatures et peut-être des anges. La scène est devenue le lieu d’un réel sans limite, d’un réel d’humanité animale et divine, d’un réel de magie maîtrisée. Le Centaure un instant prend le rôle du danseur. Du danseur qui renaît, se redresse, dans une source de sable. Et l’un et l’autre s’aperçoivent enfin, se reconnaissent. Il n’y a plus entre eux qu’une route sans ombre, et une énigme, toujours.

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