LES BAZARS DE KABOUL
Emmanuel DELLOYE & André VELTER
photographies de Marie-José LAMOTHE
Hier et Demain
1979

Autre jeu, autre lieu. Il faut s'engager sous un porche, dans un recoin du côté gauche où fonctionnent deux échoppes de luthiers, et grimper vers les galeries, monter même jusqu'au toit. Au cœur du Chour Bazar, le Sérail-é-Péshawari était une halte célèbre ; désormais, il accueille les artisans du ciel, les joueurs de cerf-volant. Le flux du commerce s'étant détourné, le bâtiment a glissé d'une somnolence vague en une calme décrépitude. Un monde, soudain, s'est trouvé mis en marge ici. Plus de cavaliers, plus de caravanes, plus de riches marchands, seulement des panneaux de bois sculptés, des colonnes, des balustrades, des murs écaillés qui affirment l'opulence d'hier. Quelques ouvriers du bazar, quelques voyageurs modestes occupent les petites pièces qui s'alignent aux étages. Mais ce qui change l'évident déclin en attente sereine, comme si l'effondrement matériel importait peu, c'est ce ballet des hommes voués au vent, dont la présence légère semble narguer les absents, les anciens occupants pressés, affairés et bruyants, les négociants, les trafiquants, les puissants : les gens d'argent. (...)

Le travail qu'effectuent les Goudiparonbâz ne tient en effet qu'à un fil. Avec eux, il n'y a pas de tâches pesantes. Leur nom, littéralement, signifie " joueur de poupée du vent ". Mais comment admettre qu'il s'agisse d'un métier ? Comment imaginer qu'un gaillard de 40 ans, dans la force de l'âge, ait pour unique justification sociale de courir le nez en l'air ? Et pourtant, cela est : le réel enfin submergé par la chance, voici l'emploi ludique par excellence, celui qui allie la patience et la vitesse, le secret, le doigté, la tactique, l'effort, la beauté et la bourrasque… Artisan du bois, du papier, de la colle, le Goudiparonbâz prépare aussi la ficelle, avant de guider son esquif à contre-ciel et de parier sur sa virtuosité. Khalifa Abdul Rab énumère ces phases successives, jusqu'à l'envol. " La confection des cerfs-volants se réalise au domicile de chacun, souvent dans la cour de la maison. Si la taille des engins diffère, la forme en losange, avec nageoires arrières, demeure identique. Le savoir-faire départage. Mais le plus important, c'est le fil. Son apprêt nécessite les plus grands soins et occupe beaucoup de temps. Un joueur réputé comme Dîn Mahmat concentrait toute son attention là-dessus. Il réduisait soigneusement le verre en poussière, l'écrasant d'abord avec un moulin à main, puis le pressait entre deux pierres lisses. Car, plus le verre est pilé fin, meilleur est le fil. "


Kaboul octobre 2003
© A.V