JACQUES DARS
UN GÉNIE AU PARCOURS FANTASQUE


Comment parler d’un homme de génie qui s’est ingénié, sa vie durant, à tenir à très grande distance toute forme de reconnaissance ? Une telle modestie alliée à tant de dons éclatants, à tant d’érudition tonique, à tant d’élégance d’être n’est guère d’usage sous nos latitudes, et même sous aucune autre latitude. Jacques Dars, à l’instar des vagabonds qu’il affectionnait, surtout quand ils prenaient silhouette de clochards célestes, était un anticonformiste né. Consacrant une thèse de doctorat d’état à La Marine chinoise du X° siècle au XIV° siècle, thèse décisive, méticuleuse, impeccablement documentée et qui balayait l’idée reçue de Chinois confucéens allergiques à l’espace maritime, il prenait soin de placer en épigraphe une citation d’Alfred Jarry : Je suis d’autant mieux persuadé de l’excellence de mes calculs et de son insubmersibilité que, selon mon habitude invariable, nous ne naviguerons point sur l’eau, mais sur la terre ferme… Tout Jacques Dars était là, dans cette mitoyenneté voulue de l’exploit intellectuel et de la dérision bienfaisante. Accomplir son œuvre certes, mais ne se glorifier de rien.


Quelle œuvre pourtant que la sienne ! Celle d’un chasseur de trésors, celle d’un alchimiste qui aura révélé les grands textes de la littérature chinoise classique en en faisant de fabuleux textes de langue française. Quand il publie en 1978 sa traduction d’Au bord de l’eau, le roman-fleuve le plus populaire en Chine, il montre qu’avec lui le traducteur devient un co-auteur, voire l’alter ego de l’auteur. La version française est en effet si époustouflante, d’une truculence et d’une virtuosité quasi démoniaque, qu’elle révèle à l’évidence un magnifique écrivain. Et tous les livres qui vont suivre confirment cet art de la translation inspirée et généreuse qui va requérir Jacques Dars tout entier. Car c’est exclusivement aux autres qu’il consacre son talent, à ceux qu’ils repèrent à travers les siècles comme ses compagnons de rêverie, de colère et d’enchantement. Des Contes de la Montagne sereine, aux Randonnées aux sites sublimes et au Passe-temps d’un été à Luanyang (trois forts volumes publiés dans la collection « Connaissance de l’Orient » chez Gallimard), il poursuit une exploration à la fois littéraire et existentielle. Les écrits qu’il choisit, tous imprévus, malicieux, souvent délicatement subversifs, participent pleinement de sa quête personnelle ; jusqu’aux Carnets secrets de Li Yu (éditions Philippe Picquier) où il est impossible de décider qui, du vieux Chinois du XVII° siècle ou de Jacques Dars, découvre la voie exaltante et aventureuse vers le bonheur « dans un véritable feu d’artifice d’inventions et de recettes pour transformer le quotidien en une perpétuelle création, pleine de grâce et de surprises. » Oui, comme érudit, comme insoumis, comme ami et frère-juré, Jacques Dars était bien ainsi : étincelant, discret, fantasque, irremplaçable.

 

Jacques Dars a publié :

La marine chinoise du Xème au XIVème siècle, Études d'histoire maritime 11, Éditions Economica, 1992.

Chez Gallimard :

Shi Nai'an, Luo Guanzhong : Au bord de l'eau
(2 volumes), la Pléiade, 1978.
Shi Nai'an, Au bord de l'eau (version de Jin Shengtan), (2 volumes), Folio, 1997.
En mouchant la chandelle, Nouvelles chinoises des Ming, L'Imaginaire, 1986.
Hong Pian, Contes de la montagne sereine, Connaissance de l'Orient, 1987.
Xu Xiake, Randonnées aux sites sublimes, Connaissance de l'Orient, 1993.
Ji Yun, Passe-temps d'un été à Luanyang, Connaissance de l'Orient, 1998.
Ji Yun, Des nouvelles de l'au-delà, extraits de Passe-temps d’un été à Luanyang,
Folio 2€, 2005.
Qu You, Le pavillon des Parfums-Réunis, et autres nouvelles chinoises des Ming, traduit du chinois par Jacques Dars, revu par Tchang Foujouei, Folio 2€, 2007.


Chez Philippe Picquier :


Aux portes de l'enfer, 1997.
Comment lire un roman chinois
, Anthologie de préfaces et commentaires aux anciennes œuvres de fiction.
Avec Chan Hingho, 2002.
Les Carnets Secrets de Li Yu, Un art du bonheur en Chine
, 2003.



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