Corps d'extase
avec une eau-forte et onze lithographies
d'Ernest Pignon-Ernest
Les Amis du Livre Contemporain
2004


Ernest Pignon-Ernest
étude pour Marie-Madeleine
(détail)

POUR L'AMOUR DE L'AMOUR

Elles sont pâmées, livrées, ravies, enfiévrées, languissantes et pures.
Elles ont l'excès pour mesure.
Elles brûlent d'un ineffable feu.
Elles vont sans frein ni retenue porter leurs abîmes aux cieux.
Elles ne cherchent pas l'impossible mais le trouvent en tous lieux.
Elles changent les épreuves en preuves et les tourments qui les torturent transcrivent d'indicibles chants.
Elles se défont de ce qui les mène.
Elles s'allouent de foudroyants mystères.
Elles veillent sur un linceul, une résurrection, un tombeau déserté.
Elles rabrouent le désir qui comble tous leurs vœux.
Elles expient une faute vivace.
Elles expirent à pleins poumons.
Elles gardent la bouche ouverte.
Elles tendent ou tordent leurs mains vides.
Elles sont de soleil et de nuit, d'embrasement, de ténèbre, de néant et d'aube infiniment.
Elles ont des secrets de femmes et d'anges.
Elles saignent d'un autre sang.
Leur corps est un embarcadère qui s'arrache à la terre.
Leur corps est un vaisseau qui sombre dans un éblouissement, un éclair,
une haute lumière.
Leur corps est une voile volée à l'ouragan.
Leur corps est une aile qui s'évade pour une éternité d'un jour, d'une heure
ou d'un instant.
Leur corps à l'abandon est de tous les voyages.
Leur corps est un naufrage aux rives de l'au-delà.
Leur corps se couvrent du sel d'océans qui n'existent pas.
Elles étincellent et sont livides.
Elles sont au monde pour se libérer de ce monde.
Elles souffrent d'une famine qui creuse plus que la faim.
Elles s'inventent souvent un ciel infernal qui a goût d'azur calciné.
Elles savent qu'oraison n'est pas raison et que les mots sur les lèvres disent
parfois ce qui ne se peut dire.
Elles sont les messagères d'un scandale éclatant.
Elles sont folles avant d'être saintes.
Elles vivent dans un ailleurs d'extase et ne reviennent jamais tout à fait dans leur corps de départ.
Elles sont des visions incarnées.

Apostille

Ce livre ne s'apparente pas à un acte de foi. Son origine vient d'un questionnement, d'une fascination, et sans doute du vertige qui ne peut qu'emporter ceux qui entendent évoquer, penser, comprendre, figurer un phénomène aussi troublant, aussi dérangeant, aussi insensé que celui de l'extase.
Pour un peintre qui a toujours fait du corps l'objet et le sujet de ses explorations, pour un poète qui a toujours voulu s'affranchir des frontières d'un réel trop étroit, la rencontre autour d'une thématique de cette nature relève à l'évidence autant d'une quête que d'un défi.
Comment représenter ce qui ne se peut voir ? Comment dire ce qui n'appartient qu'à l'indicible ? Comment faire images de chairs qui aspirent à se désincarner? Comment capter les traces, les effets, les lumières, les ombres, les soupirs ou les cris d'expériences ineffables ? Comment restituer par des traits et des mots de tels transports, de tels excès, de telles effractions sublimées?
Les preuves de l'union mystique ne se donnent jamais que sur le théâtre du monde, et ce spectacle contrarie l'accord en plénitude des cœurs, des souffles, des esprits et des âmes qui, pour s'accomplir, ne requiert ni scène, ni décors, ni répliques. La pâmoison témoigne sans doute de l'oraison, mais l'oraison est ailleurs, et au delà.
Pourtant c'est un mystère qui n'a cessé d'obséder les artistes, de les séduire aussi. Peintures, sculptures, poèmes, apologues ou récits s'attachent depuis des siècles à saisir la merveille, à forcer l'interdit, à favoriser, dans le champ du visible, l'accès à l'invisible, comme à mettre sur la peau des reflets d'éternité, et aux lèvres des cantiques à chavirer les anges.
Tenter l'impossible dans l'orbe de femmes inouïes, qui firent d'abord scandale ou que l'on prit pour folles avant de les béatifier ou de les sanctifier, voilà, après bien d'autres aventures complices, qui se devait de nous passionner.
Interroger quelque temps ces saintes embrasées, espérer partager leurs visions, goûter même à distance à leurs ravissements, ne laisse aucunement indemme. Leur désir, leur ferveur, leur énergie qui, littéralement, brisent les amarres terrestres pour un amour absolu, sans fin et sans nom, recèlent, par delà toutes croyances, pouvoir d'illumination et de révélation.

E. P.-E. & A. V.


Extases
Gallimard, 2008


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