AUTOPORTRAITS
Paroles d'Aube
1991

Qui est là ? Poète, écrivain, essayiste, chroniqueur, producteur radio, directeur de revue ? Tout cela en un : ce pourrait être un malentendu. Lui se dit voyageur dans le vaste monde, la grande nuit, la lumière. Voyageur qui va pas à pas sur terre, qui va mot à mot sur terre. Voyageur alerté. Citoyen des chemins. Exilé du dedans. Amant du vent.

Lui se dit déchiffreur, lecteur, éclaireur, fauteur de troubles. Qu’il parle, écrive ou rêve, c’est d’un même mouvement. Il ne couve pas une tribu de doubles. Il ne s’invente ni masques ni figurants. Ne se prend pas les pieds dans les voiles. Se dit passeur. Et passe avec ses chants, ses passions, ses amis, ses bandits, ses caravanes.

Il passe et c’est le passage qui est là. Passage de l’un à l’autre. Passage de rien à personne. Passage cependant à la première personne.

 



Avec René Char
L'Isle-sur-la-Sorgue
23 juillet 1984
© Marie-José Lamothe

À vingt ans, j’ai lu Feuillets d’Hypnos de Char. Ce livre m’a été un viatique. J’étais hanté par une question impossible : quel aurait été mon choix pendant la guerre ? L’embarquement pour New York ou le maquis ? Rien ne peut plus trancher le dilemme. Mais le livre de Char permet, jour après jour, de trancher et de rester, en toutes circonstances, à la verticale de soi-même. Feuillets d’Hypnos s’apparente à un traité d’héroïsme pudique où chaque mot est un éclat de sang, de lumière et de sens. À aucun moment il ne sombre dans la sentimentalité, même aux instants atroces. Il parle de ses amis martyrisés avec un frémissement contenu qui transmet et retient l’aveu sur les lèvres. Tout est dit intensément par des mots qui gardent en eux l’élan et l’abîme.

Certains poètes, je viens d’évoquer Char mais je pourrais citer aussi bien Omar Kayyâm, Rumî, Attâr, Abou Chakour, m’ont restitué un vocabulaire dont je m’étais complaisamment délesté. C’est qu’ils ont réactivé le sens, la sève, l’âpreté souvent, de mots disqualifiés. Je n’aurais jamais utilisé autrement que par dérision le mot Honneur. Quand, grâce à René Char et aux autres, je l’ai débarrassé du clinquant de parade que je lui concédais à dix-huit ans, honneur est devenu un emblème provocant.

Tashkôrgan, Afghanistan,1978. Photo de Marie-José Lamothe

À Tashkôrgan, Afghanistan
1 février 1978
© Marie-José Lamothe


"Le théâtre des saveurs"


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